103 – L’avènement de l’électricité à Saint-Jovite
Chronique de Philippe Aubry
Hydro-Québec est sans conteste une des grandes fiertés des Québécois. Dès les années 1960, tous peuvent bénéficier de l’électricité à la maison grâce à la société d’État. Avant cette période, le service est offert de manière inégale selon l’endroit où l’on demeure dans la province. En plus, la vente d’électricité est dans les mains de compagnies privées qui profitent de monopoles. À Montréal, on estime l’arrivée de l’électricité dans les années 1880. Ensuite, des villes comme Saint-Jérôme et Sainte-Thérèse disposent dès 1888 de la « lumière électrique », comme on l’appelle à l’époque. Ce sont les premières municipalités des Laurentides à avoir accès à ce service.
Dans la région de Mont-Tremblant, en 1888, on rêve également de pouvoir jouir de la « lumière électrique » pour briser le cycle naturel de la lumière du jour. Cette année-là, le maire François Léonard, propriétaire du moulin à scie situé sur la petite chute au confluent du ruisseau Clair et de la rivière du Diable signale son intention de munir le village de Saint-Jovite d’une centrale électrique. Toutefois, malgré sa bonne volonté, le projet n’aboutit pas.
L’idée de tirer profit de la force des cours d’eau dans la région est à la mode à la fin du 19e siècle. On trouve de nombreux moulins à scie qui utilisent la force hydraulique pour mouvoir des roues à aubes entraînant de grandes scies. Un moulin peut donc employer une dynamo pour créer de l’électricité avec une rivière ou un ruisseau.
En 1905, les nouveaux propriétaires du même moulin, Magloire Gosselin et Magloire Lagacé, convertissent une partie de leur scierie en pouvoir électrique. Les deux entrepreneurs obtiennent de la municipalité le droit exclusif de produire et distribuer le courant électrique pour 25 ans à Saint-Jovite.
Les deux fonctions combinées, sciage et pouvoir électrique, et un débit d’eau trop faible occasionné par le fait d’être le dernier de trois moulins à utiliser l’eau du ruisseau Clair, fragilisent leur production d’électricité. Pour remédier à ces problèmes et éviter des coupures de courant au village, les deux entrepreneurs ajoutent une machine à vapeur à leur moulin. Cette chaudière requiert un approvisionnement constant, si bien que les électriciens emploient du bran de scie de la scierie des Coupal à Brébeuf! À la longue, l’aventure ne s’avère pas rentable pour l’usine d’électricité. Un nouvel emplacement est retenu pour un barrage électrique sur la rivière du Diable, le lot 23 du 3e rang du canton Grandison. Malheureusement, au printemps 1910, la crue de la Diable emporte l’installation et cette mésaventure accule les deux Magloire à la faillite.
Ne pouvant honorer les deux prêts dont ils avaient bénéficié, celui de 1500$ accordé en 1906 par le curé Samuel Ouimet et celui de 5000$ prêté en 1908 par le docteur Joseph-Eugène Gervais, ce dernier devient propriétaire des installations et surtout du droit exclusif de produire l’électricité. Le docteur Gervais ne souhaite pas pour autant exploiter lui-même le service. Il revend donc en 1912 ce droit et les deux dynamos à Joseph Vanchesteing, le propriétaire d’un moulin à scie sur le ruisseau Noir.
Vanchesteing aménage donc sa petite centrale électrique près de son moulin à scie. Sa femme Virginie Sénécal reprend l’entreprise à sa mort en 1916. Elle est épaulée par son fils Zéphyrin, titulaire d’un diplôme d’électricien. La centrale Vanchesteing fournit une puissance de 75 kilowatts. Elle est en opération la nuit seulement et n’offre que la lumière électrique à la clientèle, des résidents et des commerces de Saint-Jovite. Avec les années, la demande se fait grandissante. L’augmentation du nombre de touristes dans la région dans les années 1920 amène les hôtels et les pensions à vouloir se doter de la lumière électrique : la clientèle venue de la ville souhaite jouir de cette commodité moderne même en vacances!
Vers 1925 dans les Hautes-Laurentides, de grandes compagnies d’électricité comme la Gatineau Power et la Laurentian Hydro-Electric étendent leurs réseaux respectifs. Elles font concurrence aux petites installations locales comme celle des Vanchesteing en offrant un service plus varié et plus fiable, car elles ont de bien plus grands barrages avec une capacité de production incomparable. Ces grandes compagnies achètent leurs concurrents et se dotent de larges monopoles de la distribution de l’électricité. La famille Vanchesteing va lui résister quelques années, non sans encaisser plusieurs ennuis. En 1928, la crue printanière détruit l’installation sur le ruisseau Noir puis, en 1931, le niveau d’eau du ruisseau est critique à quelques reprises, entraînant des coupures de service chez la clientèle. Celle-ci ne se gêne pas pour faire part de son mécontentement auprès de Virginie Sénécal et Zéphyrin Vanchesteing.
Ne pouvant plus résister aux compagnies mieux équipées et plus fiables, le 21 novembre 1931, les installations sont vendues à la Gatineau Power pour la somme de 20 000$. C’est la fin de la production artisanale d’électricité à Saint-Jovite.



